Le droit à l'image
“S’il vous plaît ! S’il vous plaît ! Vous faites quoi là ? Nan mais vous n’avez pas le droit de photographier !”
La revoilà, la rengaine. La revoilà la petite phrase. Qui n’a l’a jamais entendue, l’œil rivé au viseur, en pleine concentration sur le graphisme d’une scène ? Qui n’a jamais eu à tergiverser avec un vigil agressif, avec un commerçant inquiet, avec un passant bougon ?
Dans une société où l'image est omniprésente, où elle a investi nos téléphones portables, où elle nous envahit avec sa cohorte de pancartes publicitaires, où le moindre fait-divers est immédiatement mis en ligne pour visionnage sur Youtube ou Dailymotion, où les chaînes d’info en continu déversent sur les ondes un flot ininterrompu d'images diverses et variées, jamais cette image n’a pourtant suscité autant de peurs et de craintes.
On peut raisonnablement se demander pourquoi.
De tous temps, la méfiance a rodé autour de notre passion. L'appareil photo vu comme « voleur d’âme » à ses balbutiements fin 19ème siècle, comme « voleur de vie privé » et de droit à l’image aujourd’hui. Et pourtant, c’est cette même société qui réclame justement à corps et à cris le droit de savoir, le droit de se gaver d’images. Mais pas la sienne, celle des autres, d’ici et de l’autre bout de la terre. Schizophrénie et voyeurisme dîtes-vous ?
Certes, un minimum de civisme et d’inhibition nous raisonne lorsqu’il s’agit de prendre en photo des enfants à la sortie de l’école, depuis le trottoir d’en face au téléobjectif*. Où une vielle dame tombée à terre (soyons extrêmes...). Quoique. Certains s’en satisfont. Mais qu’en est-il des façades d’immeubles, des réalisations d’architectes, des illuminations (La tour Eiffel éclairée. © SETE - Illuminations Pierre Bideau) ? Est-ce que l’image d’un bien public, offerte aux regards de tous, peut-être privatisée ? Je passe sous silence le droit à prendre en photo, dans un parc public, les canards sous copyright de la mairie et autres vélibs'. Ou une grille d'aération RATP.
Quelques cas pratiques (liste très peu exhaustive) :
Cas numéro 1. Le paranoïaque.
« S’il vous plaît ! S’il vous plaît ! Vous faites quoi là ? Nan mais vous n’avez pas le droit de photographier ! ».
Situation vécue par moi-même il y a quelques temps, en photographiant la carrosserie d’un scooter dans laquelle se reflétait un immeuble proche façon fish-eye. Avec la lumière et le « Panthéon » écrit sur ce scooter, j’avais là une belle image. Le propriétaire m’a vu, est sorti du bar, et semblait être affolé par l’idée que je photographie sa plaque d’immatriculation pour la « vendre sur Internet ». Et m’a demandé mon numéro de téléphone et mon nom complet. Que j’ai bien évidemment refusé de donner.
Cas numéro 2. Le vigil.
« S’il vous plaît ! S’il vous plaît ! Vous faites quoi là ? Nan mais vous n’avez pas le droit de photographier ! ».
Situation vécue par Malmoth dans le rayon poissonnerie d’un supermarché. Appréhension de l’individu suspect dans les rayons, questionnement « Qui êtes-vous ? Vous travaillez pour qui ? ». S’en suit une discussion sans fin sur le droit ou non de préparer un attentat en prenant des photos de poissons morts.
Cas numéro 3. Le… le n’importe quoi.
« S’il vous plaît ! S’il vous plaît ! Vous faites quoi là ? Nan mais vous n’avez pas le droit de photographier ! ».
Situation vécue par moi-même devant un célèbre restaurant de fast-food dont la mascotte est un clown (triste ?). Je prenais en photo un tas de palettes vides colorées, très graphique, quand la discussion s'est engagée avec la gérante. 10 minutes de discussion vaine sur le « droit » de prendre quelque chose posé dans la rue. 10 minutes perdues pour essayer de la convaincre que je n’allais pas vendre son secret industriel à quelque truand à la solde de Quick (mince, je l’ai dit).
Les exemples pleuvent !
Certains on même connu la garde à vue au commissariat pour avoir pris en photo des enfants en ombres chinoises dans une fontaine. Le sujet est certes plus sensible.
A l’heure où tout ce qui ne ressemble pas à un compact est vu comme une arme de destruction massive (cachez ce D3 ou ce D700 avec grip* que je ne saurai voir !), on voit que les ventes d'appareil ne cessent d'exploser, et qu'il n'existe au jour d'aujourd'hui presque plus aucun téléphone portable sans appareil photo intégré. Contradictoire direz-vous ? Et comment. Jamais nous n’avons été autant équipés. Jamais le partage de photos n'a été aussi simple, grâce au numérique.
Grâce ou à cause ? Car là se trouve peut-être une des causes de cette sombre photophobie ambiante : quelle facilité en effet de prendre une photo et de la montrer à qui le veut. Avec les travers que l’on imagine. Un D40 et un 70-300 de base, une connexion Internet, vous voilà prêt à endosser le costume de paparazzi, prêt à mitrailler sur les plages cannoises les stars en bikini, ou les sportifs en ballade incognito sur les quais de Seine. Un Coolpix dans la poche, l’objectif* à peine sorti, et hop, des photos de quidam en fâcheuse posture postées sur Internet.
Bien sûr, tout le monde ne se rend pas capable de tels travers. Mais comme souvent, le plus grand nombre paye les idioties d’un petit nombre.
Je finis ici pour laisser la parole à Ryan Sino, qui nous a concocté un petit récapitulatif de ce qu'il faut savoir en termes de droit à l'image.
Ca se passe
ici, au format PDF, en vous souhaitant bonne lecture.