J'avoue que ça m'a choqué aussi, et je vais livrer ici quelques réflexions plus ou moins pertinentes...
La combinaison de la poussée consumériste de certains médias, les phénomènes de groupes par lesquels le désir de nouveaux jouets est assouvi par procuration (on pousse les autres à acheter ce qu'on rêverait d'acquérir pour soi), et le désir plus ou moins inconscient de s'améliorer en améliorant son matériel contribuent à mon avis à une certaine course au surarmement qui, je pense peut parfois confiner au snobisme.
Et ça concerne aussi les boitiers. Quand je vois certains qui, dès leurs premiers pas dans la photo, ne pensent qu'à leur futur "passage au FF", et s'encombrent d'objectifs lourds et aux focales pas forcément adaptées, alors que le format APS-C peut constituer un but en soi, et non pas forcément une étape, je pense qu'il y a dérive. Le prix du matériel ne reflète pas le statut du photographe, il n'y a à mon avis pas de raison de passer à du matériel de plus en plus haut de gamme au fur et à mesure que l'on progresse, tant que le matériel ne limite pas la progression (et encore, un matériel limité peut parfois favoriser la progression).
La qualité de construction est souvent un argument mis en avant. Un particulier qui ne vit pas de ses photos n'a pas l'exigence de fiabilité d'un professionnel. En fonction de son utilisation, la robustesse du matériel ne s'impose pas forcément.
Puisqu'on en est à cracher dans la soupe, les focales fixes ont des avantages indéniables (poids, encombrement, ouverture maximale, propriétés particulières, type macro ou décentrement par exemple), mais je remarque que beaucoup conseillent d'en acquérir parce qu'elles stimuleraient la créativité. A mon avis, ça n'est que partiellement vrai : avec une focale fixe, la distance au sujet et le cadrage sont liés, tandis qu'un zoom permet de faire varier ces deux paramètres indépendamment (on peut par exemple reculer et zoomer ou avancer et dézoomer pour conserver le cadrage fixe), et offre ainsi une diversité de compositions infiniment plus vaste qu'une focale fixe. Le seul intérêt de la focale fixe du point de vue de la créativité, c'est la possibilité de jouer sur la profondeur de champ. Mais un zoom lumineux peut dans une certaine mesure jouer également ce rôle...
Quand au bokeh, c'est aussi une question de point de vue. Un bokeh très uniforme "crémeux et velouté" est souvent considéré comme meilleur (voir par exemple le site de Ken Rockwell) car il permet d'isoler le sujet de son arrière plan en estompant ce dernier. Mais un bokeh plus nerveux, voire même "laid" peut être utilisé non pas pour masquer l'arrière plan, mais au contraire pour le montrer ou du moins le suggérer, en tirant parti de ses effets picturaux. On peut donc tout à fait s'accommoder d'un objectif à bokeh "moche", voire même lui accorder sa préférence. Pour généraliser, les défauts optiques d'un objectif peuvent être mis à contribution pour tisser une atmosphère.Tant que les défauts d'un objectif ne sont pas "objectivement" limitants pour faire des photos, il n'y a pas de raison de les mettre au rencart.
Je pense que le plus sage est d'acquérir ou de changer de matériel que lorsqu'on est limité par ce que l'on a et que la technique ne peut pas compenser cette limite. L'intérêt d'un zoom lumineux, par exemple, est indéniable, tu en conviendras je pense. Mais si on se débrouille sans, il n'y a pas de raison de remplacer son zoom de kit juste pour le prestige.
On peut quand même objecter que l'utilisation de beau matériel, et en particulier de luxe, est un plaisir rare, que la vie est courte, et que si on en a les moyens, il faut en profiter. A ce titre, il est normal que ce type de matériel fasse rêver. Mais que le haut de gamme devienne la norme, quitte à frustrer ceux qui n'en ont pas (bien sûr que je suis jaloux

), ça ce n'est pas normal.