par
Pennan
» Dimanche 27 Avril 2008 19:46
Des grands moments de solitude du photographe, j'en ai connu quelques uns.
Permettez-moi de vous conter celui-là, souvenir d'appelé sous les drapeaux:
BA 102 veille de 14 juillet 1966 et je suis de permanence à la section photo des opérations.
Mon job habituel consiste à aller décharger les caméras OMERA des Mirage de retour de campagne de tir, titrer les films, les développer, les monter et les projeter enfin aux pilotes en salle de débriefing.
Pour la petite histoire, la section photo étant alors en réfection, les équipements avaient été transférés dans des remorques de campagne . Evidement le matos était réduit au minimum, il fallait même le voir pour le croire : Nous n’avions que des cuves papier pour traiter les galettes de film 16 mm, de 9 mètres de longueur..
La procédure était pour le moins rustique : Dans le noir absolu, on déroulait les galettes et on les mettait provisoirement dans l’eau ; quand toutes étaient déroulées, le plus souvent 7 ou 8, soit 70 mètres de pellicule, on attrapait l’écheveau avec les mains pour le plonger dans le révélateur, puis après le temps imparti, dans le fixateur. C’est seulement là qu’on pouvait rallumer, et apercevoir une fois sur 2 quelques « mèches » de l’écheveau qui pendouillaient en dehors de la cuve, voilant irrémédiablement l’émulsion. Et bien sûr cette portion perdue comportait presque toujours le moment du tir ! Heureusement que les pilotes savaient les conditions déplorables dans lesquelles nous opérions et on s’en tirait par une tournée au mess PN.
Mais ce soir là, la mission que le commandant en second de l’escadre vint me confier était tout autre. Il allait participer au détachement que l’escadre fournirait lors des exhibitions du lendemain et il m’ordonna de photographier l’escadrille à son retour lors d’un passage sur le terrain, afin de vérifier le bon agencement de la formation.
La photo faisant aussi partie de mes attributions je n’ai eu qu’a me faire préciser l’heure estimée de passage et surtout le cap par lequel la formation devait arriver. J’avais l’expérience de photos d’appareils à basse altitude, mieux vaut les voir arriver de loin pour être prêt.
Je savais cette prise de vue importante, il en figure une à chaque 14 juillet dans le journal de marche de l’escadre
Je n’avais pas droit à l’erreur et ils ne feraient pas un deuxième passage pour me faire plaisir.
Je n’avais par ailleurs aucune sympathie pour ce Cdt T., qui terrorisait la plupart des appelés. Un genre pète-sec affichant cette morgue qu’on parfois les officiers qui, comme lui, sont sortis du rang . Une attitude qui contrastait tellement avec les autres pilotes , si cools, et le plus souvent « têtes brulées ».
Et donc le lendemain, un bon quart d’heure avant l’heure prévue, j’étais au bord des pistes mon Semflex réglementaire autour du cou, le regard rivé dans la direction qui m’avait été indiquée.
L’heure arrive, puis passe, sans aucun mouvement dans le ciel.
Mes yeux commençaient à me picoter sérieusement à force de scruter l’horizon et c’est alors que j’entendis un grondement. A peine le temps d’estimer la direction, que la formation me passait sur la tête, provenant du cap opposé à celui qui m’avait été indiqué ! ( j’ai repensé bien plus tard à cette anecdote, lors de la projection du film de Robert Altman « M.A.S.H. » ou l’on voyait une scène semblable)
Et là, mes jeunes amis, je me suis senti mal, très mal. Je me voyais déjà en salle de débriefing, avouer penaud aux pilotes qu’il n’y avait pas de photo ! Et j’imaginais aussi très bien le nombre de « pains » ou de « gros » que j’allais prendre, sans compter les sucrages de perms.
Et j’étais là, mortifié, envisageant toutes les solutions pour me tirer de ce sale coup. J’ai même imaginé aller fouiller dans les archives pour leur présenter la photo de l’année précédente !
Quand même trop risqué .
Alors, je me suis résolu à l’attitude la plus courageuse : Aller affronter ce maudit commandant dès sa descente d’avion pour lui annoncer la catastrophe.
J’aperçus bientôt la majestueuse file indienne des mirage III regagnant leur emplacement respectif. Je courus derrière le gars qui poussait l’échelle vers l’appareil du cdt T..
Et alors qu’il en descendait les échelons, je criais « mon commandant, mon commandant, pour la photo, il y a un problème ! »
Sans me laisser le temps de lui en expliquer les raisons, il passa rapidement devant moi, sans même me regarder en grommelant « on s’en fout de ta photo ! »
Et je restais là un moment, interloqué, sans comprendre.
C’est alors que le pilote de l’appareil voisin (un bon copain celui-là), témoin de la scène, me glissa en rigolant :
« tu parles qu’il s’en fout de ta photo, on était tous nickel-chrome, sauf lui, qui était encore en perdition ! »
Allez mon commandant ; on s’la r’fait ?